Portrait. Vergès, un « serial plaideur » sur les planches
Publié le 16 Août 2013
l ne hurlait pas avec les loups, ne chassait pas en meute. Séducteur, provocateur, sulfureux… Il restait insaisissable. Jacques Vergès est décédé jeudi à Paris à l’âge de 88 ans de causes naturelles. En octobre 2008, nous l’avions rencontré alors qu’il s’essayait sur les planches du Théâtre de la Madeleine, dans sa pièce, « Serial Plaideur ».
Il Flotte dans l’air une vague odeur de cigare. Assis à un bureau, dans le halo de lumière du théâtre de la Madeleine, il cite Alfred de Vigny : « Les dindons vont en troupe, le lion est seul dans le désert. » Ou Le condamné à mort de Jean Genet : « Use de la menace, use de la prière,/Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort. » Surtout, Jacques Vergès, 83 ans, fait du Me Vergès. L’avocat en comédien. Séducteur. Arpentant un chemin de crête, à deux pas du gouffre. Une heure trente sur scène, seul, « sans trac », dans un texte qu’il a écrit, Sérial plaideur, où il convoque Antigone, Jeanne d’Arc, Julien Sorel… « Nous devons comprendre tous les accusés, sans exception. Ceux qui appellent la sympathie bien sûr […] Mais aussi les autres, les rebuts, les indéfendables. Certes, de tels procès peuvent nous exposer à la vindicte, aux sarcasmes et à la solitude. C’est là, le prix à payer, acceptons-le, et laissons les dindons à leur bonheur. »
Un tigre dans une peau de chat
Le lendemain matin, nous nous retrouvons à son cabinet. Volets tirés et lumières basses sur les tapisseries, statuettes khmères, échiquiers, dossiers et livres. Il est comme au théâtre, derrière son bureau, énigmatique. Nous entamons une longue conversation. Soudain, il se détend dans son fauteuil, un cigare éteint à la main, plisse les yeux et me regarde avec un sourire moqueur, l’air de dire : « Imparable, non ? » Je pensais l’avoir ferré, pas serré, non, juste ferré, et fttt ! il vient de s’échapper, une fois de plus. Jacques Vergès est un chat. Et comme tous les chats, semble glisser de l’une à l’autre de ses mille vies. Sans bruit. Élégant. Altier. Un chat ? Un tigre dans une peau de chat serait plus juste.
« Né en colère, colonisé »
Dans le film de Barbet Schroeder, L’avocat de la terreur (1), le journaliste Lionel Duroy dit de lui qu’il est « né en colère, colonisé ». Vergès hausse les épaules : « Ce n’est pas vrai. Nous vivons une époque où tout le monde veut être victime. Ah, j’ai attrapé la vérole avec une telle ; ah, mon père a été écrasé par une voiture conduite par un vilain capitaliste. Et bien, non, ce n’est pas vrai. » Surtout ne pas songer à l’étiqueter comme on le ferait d’un papillon sec. L’avocat s’amuse des contre-pieds, met un soin particulier à contrôler sa légende, à la retoucher selon ses humeurs. Aujourd’hui encore, il préserve jalousement une part de mystère, un blanc dans sa biographie. Où était-il, que faisait-il entre 1970 et 1978 ? On l’a dit dans l’entourage des Khmers rouges dont il avait en d’autres temps fréquenté les dirigeants, alors étudiants à Paris. Il dément catégoriquement. A-t-il travaillé pour des services secrets, allemands de l’est, français ? Il laisse flotter les supputations. Se délecte de l’effet.
Adepte du procès de rupture
Une vie comme un roman. Né d’une mère vietnamienne, morte quand il avait 3 ans, et d’un père réunionnais qui fut médecin, professeur, consul. « J’ai vécu dans un milieu protégé. Mon père, qui était communiste, m’a élevé dans un sentiment de singularité. Un Eurasien, ça ne court pas les rues. Mais sans complexe d’infériorité. Je n’étais pas en colère. Par contre, je voyais le système colonial et ça, ça m’indignait. Mais je ne prétends pas avoir été la victime moi-même de ce système. Je ne suis pas un enragé. » À 17 ans, il s’engage dans les Forces françaises libres (FFL), auprès d’un « général condamné à mort », De Gaulle.
En 1946, le voilà au Parti communiste qu’il quitte au moment de la bataille d’Alger. C’est là que se forge l’avocat, en défenseur des poseurs de bombes du FLN. Dans la salle du tribunal militaire, on le conspue, on l’interpelle : « Eh, le Chinois ! » Lui se retourne, galvanisé comme jamais par l’adversité : « Devrais-je dire à ces gens que pendant que leurs ancêtres bouffaient des glands, les miens construisaient des palais dans la forêt ? » À Alger, il défend Djamila Bouhired, qui deviendra une figure symbolique de la révolution algérienne et plus tard sa femme. À Alger, il invente les procès de rupture : plutôt que de tenter d’émouvoir vainement les juges, en appeler à l’opinion publique, multiplier les déclarations à la presse, aux organisations religieuses, politiques.
Barbie, Carlos, Milosevic…
Il dit : « Un avocat est là pour défendre comme un médecin pour soigner. » Il défendra Klaus Barbie, le terroriste Carlos, le président serbe Milosevic, et aujourd’hui Khieu Samphân, dans le procès des Khmers rouges à Phnom Penh. N’hésite pas à mettre les démocraties face à leurs contradictions. On le honnit ? Il sourit en coin. « Déchiré », double, ambigu ? À la fois avocat du FLN et nouant des relations respectueuses, chaleureuses même, avec Mes Isorni et Tixier-Vignancourt, les avocats de l’OAS, partisans de l’Algérie française. « Ça étonne, simplement parce qu’on vit dans une époque d’intolérance et de pensée unique. » Aujourd’hui, il fait pleuvoir les flèches sur « les droits-de-l’hommistes » : « Leur hypocrisie m’irrite. Je n’aime pas la délation, le mouchardage, leur façon de rabattre les accusés vers le parquet. Notre rôle est de défendre. Pour accuser, il y a le procureur, ça suffit. »
Il craque une allumette, tire voluptueusement sur son cigare. Replonge dans son énigme, murmure : « Le chant d’un Pygmée appelant la pluie me trouble beaucoup plus que la vision d’une mobylette téléguidée sur la planète mars. » Goût du mystère, toujours !
Marc PENNEC.
source: http://www.ouest-france.fr/ofdernmin_-Portrait.-Verges-un-serial-plaideur-sur-les-planches_6346-2220538-fils-tous_filDMA.Htm
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