Maurice THOREZ par Louis ARAGON
Publié le 5 Décembre 2012
En
mai 2007 les Editions des Cerises publient "Aragon au pays des Mines" une biographie de Louis ARAGON écrite par Lucien WASSELIN. Esthète de l'oeuvre d'Aragon il en est aujourd'hui
l'un des spécialistes et il est également un des administrateurs de la Société des Amis de Louis ARAGON et Elsa TRIOLET. Dans cet ouvrage l'auteur y dépeint chronologiquement l'évolution de
l'engagement et des prises de position d'Aragon entre 1919 et les années 50. A la suite de cette biographie suivent 18 articles signés Louis ARAGON et parus dans la "Tribune des mineurs" en
1950.Ci-dessous l'un de ces 18 articles.
Avec Maurice Thorez
(extraits)
(...) Et, en même temps, cette
politique devait transformer le parti lui-même, dans le sens qu’avait défini Maurice Thorez, dès 1931, devait y faire entrer plus profond l’air, la lumière ; et travailler à le débarrasser
de ces vieilleries que beaucoup d’entre nous traînaient encore, de ces reliquats des premiers temps de l’histoire ouvrière, quand l’idéologie de l’ennemi pénétrait de partout les rangs de la
jeune classe montante.
La politique de Maurice Thorez, c’est la politique du front unique avec les ouvriers socialistes et la politique de la main tendue aux ouvriers catholiques, c’est la politique de l’alliance des ouvriers et des paysans, c’est la politique qui montre aux intellectuels leur place dans les rangs de la classe ouvrière.
J’aime que pour définir
cette politique audacieuse et grande, et la grandeur de l’homme qui l’a conçue, ce soir à La Bruyère, le témoin souvent âpre du siècle de Louis XIV, que Jean Fréville fasse appel, citant cet
auteur : « La vraie grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît, plus on
l’admire. »
Jean Fréville cite ainsi La Bruyère, à peine comme il vient de rapporter ce mot de Maurice Thorez, ce mot qui est si loin de l’image qu’on voudrait nous imposer et du communisme, et de Maurice Thorez : « La première qualité d’un communiste, c’est d’avoir du cœur ».
Il y a vingt-trois ans que je suis entré dans le parti de Maurice Thorez. Je ne peux pas transcrire une phrase semblable sans une émotion, qui est du meilleur de ma vie.
Cette phrase mesure tout ce que j’ai appris, grâce à mon parti, grâce à Maurice… comme nous disons, avec cette familiarité de l’affection, et du respect (et l’on m’excusera de parler un instant à la première personne, mais pour chacun de nous, dans la question Maurice Thorez, il y a toujours un élément personnel une question de rapports directs, qui, précisément, tient du cœur).
Vous avez trouvé une nouvelle clé pour ouvrir les portes de l’avenir (...) Et cette clé, la politique du Front national, c’est d’abord une clé nationale.
Les ennemis ont assez raillé, assez calomnié : ils ont fait, du coup, que tout le monde sait, sans conteste possible, que Maurice Thorez a rendu à la classe ouvrière son drapeau tricolore, volé par les oligarchies qui ont succédé aux aristocrates du pavillon blanc : c’est lui qui a refait de Jeanne d’Arc l’héroïne du peuple, et non la propriété des douairières et des trublions d’Action Française ; c’est lui qui a réappris à l’ouvrier français à chanter « La Marseillaise ».
La
politique de Maurice Thorez est une politique nationale. Est en France la seule politique nationale. Celle qui se dressait contre la « non-intervention » en Espagne, et l’installation
d’un gendarme fasciste aux Pyrénées ; celle qui la première a parlé haut à Hitler dans Strasbourg même ; celle qui, seule, s’est opposée à la capitulation de Munich, installant les
bourreaux nazis dans la forteresse de Bohême ; celle qui, seule, s’est opposée au déclenchement de la seconde guerre mondiale, dans les conditions d’insécurité, d’impréparation et
d’insuffisance d’effectifs, par lesquelles un Daladier, un Reynaud engagèrent la France dans l’aventure et la défaite ; celle qui, seule, dès la première heure, sur le sol de la France
envahie, proclame les droits français et le crime de tout attentisme ; celle pour qui sont morts Péri, Semard, Timbaud, Sampaix, Guy Moquet, Politzer, Jacques Decour, Wodli, Catelas, Debarge
et ses compagnons, Danièle Casanova…
celle au nom de laquelle Fabien abat au métro Barbès le premier officier nazi, et celle au nom de laquelle il meurt glorieusement sur le Rhin ; la politique nationale enfin qui, dans la France libérée, s’exprime par le discours de Waziers, où Maurice Thorez, homme d’Etat, demande aux mineurs l’effort qu’ils consentirent pour que la France renaisse, l’effort qui ne devait se briser que devant la nouvelle trahison, quand, sur l’ordre de l’étranger, une coalition de politiciens fit sortir du gouvernement les représentants d’un tiers de la France, le parti des héros et des martyrs.
Et c’est cette poli
tique nationale qui se continue dans la lutte contre la marshallisation de la France, contre la soumission aux industriels d’Amérique, contre le Pacte Atlantique qui prépare à nouveau
la guerre, c’est cette politique de paix, de lutte pour la paix, qui est la politique de Maurice Thorez.
Le mérite très haut du livre de Jean Fréville, c’est précisément de montrer Maurice Thorez dans la nation. De le montrer dans la diversité de ses rapports avec les hommes de France. En 1932, parlant avec l’auteur du Feu, dans sa petite maison d’Aumont ; et Henri Barbusse discute avec lui l’exemple de Zola (...) Ici, Maurice Thorez apparaît comme le défenseur de l’indépendance nationale.
Ici, c’est un moment de l’histoire, et un moment de l’humanité : de ces lieux élevés, mieux qu’à Renan sur l’Acropole, mieux qu’à Barrés sur la Colline Inspirée, l’avenir de la France apparaît à Maurice Thorez confondu avec l’avenir de l’homme.
Et c’est ensuite la descente dans la mine. Un jour de février 1946. Le fils de Noyelles-Godault est à Hénin-Liétard. Il a dit quand le soleil d’hiver est soudain sorti de la brume : « Il en va ainsi de l’histoire. Nous luttons pas à pas dans les ténèbres, jusqu’au moment où tout se renverse et s’éclaire… »
Le voici parmi les siens, dans son pays. Il va visiter la fosse 8 de l’Escarpelle. Vous savez la vieille histoire : le mythe antique du géant Antée qui se baissait et touchait sa mère, la Terre. La descente dans la mine, c’est un peu comme si Thorez revenait aux origines mêmes de sa force, de penseur et de représentant du peuple, de guide des hommes et de créateur de l’histoire.
Et il faut lire ce qu’il dit à Fréville, quand il déplonge des profondeurs noires : « Dès son origine, le métier de mineur a été l’école du dévouement. Au début du XIXe siècle, quand Davy n’avait pas encore inventé la lampe de sûreté… »
Mais pourquoi recopierais-je ce que vous allez lire ?
Ce n’est que l’amorce de ce grand livre d’entretiens que nous doit, que nous donnera Jean Fréville. Je ne veux pas m’arrêter d’en parler sans dire ici quelque chose qui est de mon ressort. Le livre commence et finit par deux poèmes de Fréville. Si je comprends quelque chose à quelque chose dans ce domaine, ce sont là de très beaux verts, des vers comme on n’en fait pas.
Pour parler métier. Je crains que les spécialistes ne le remarquent pas, braqués qu’ils seront par le contenu politique de ces poèmes. Mais à ce sujet-même il faut dire, c’est ma partie, que ces vers font faire un pas en avant à la poésie politique en France en 1950, par la netteté de la forme et son adéquation à leur contenu. Parce que, et c’est très important, ici le contenu politique atteint une précision nouvelle dans le poème politique français.
article d'Aragon paru le 22/04/1950
dans le n°280 du journal"La Tribune des mineurs".
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